Vous êtes ici

L'âne de Nazaire

On sait combien les ânes tiennent à leurs habitudes et quelle force de volonté, fermement vissée réside entre leurs gros yeux veloutés et ronds.
         L'âne en question était sur ce point remarquable entre tous les ânes.
         Laborieux et résigné, mais laborieux par raison et résigné d'après je ne sais quelle mystérieuse logique spéciale aux ânes, il portait le faix sans bouder, que ce fût semence ou légumes, à la condition toutefois que le poids ne dépassât pas un maximum qu'il s'était fixé à lui-même. Pour une once de plus, il se couchait jusqu'à ce qu'on l'eût allégé de ce qui, d'après ses calculs d'âne, lui paraissait être de trop.

 

 

 

L'âne appartenait à un certain M. Nazaire, ennemi né des collégiens, - son jardin se trouvait voisin du préau où nous prenions nos ébats, - et surnommé par nous Nazaire-Lunette parce que, ancien commissaire de la marine, on le voyait parfois au plus haut de son logis inspecter l'horizon à l'aide d'une lunette d'approche.
         Cet âne, entre autre originalités, avait une singulière manie. Etait-ce instinct de propreté ou malicieuse taquinerie ? je l'ignore ; mais jamais il n'avait pu se décider à laisser dans l'écurie, comme généralement font les ânes, l'excédent de ses digestions. Il lui fallait le grand air, l'aspect de la rue.
         Qu'il se fût, la veille, bourré de chardons en allant aux champs ou qu'il eût mélancoliquement broyé devant sa mangeoire la paille hachée grossier qui sert d'avoine aux pauvres ânes, aussitôt l'écurie quittée, aussitôt le seuil de la maison franchi, il s'ébrouait, levait la queue et l'économe M. Nazaire, armé d'une pelle et d'un balai, s'empressait de ramasser le petit tas d'excellent fumier pour en fertiliser son jardin.
         Les choses marchaient ainsi depuis longtemps, quand le conseil municipal ayant découvert un grand homme et voulant lui élever une statue, eut besoin d'argent et délibéra pour mettre en adjudication le balayage de la ville.

  L'adjudication eut lieu. Un paysan des bas quartiers fut nommé balayeur en chef ; et dès lors ce fût, au sujet de l'âne, entre ce paysan et M. Nazaire, une guerre de tous les jours.
         Car M. Nazaire voulait comme jadis, garder pour lui le précieux crottin provenant en somme de son âne, tandis que le balayeur, fort de son privilège, prétendait, non sans raison, que d'après le cahier des charges, tout fumier, par le seul fait de toucher le pavé de la ville, devenait sa légitime propriété.
         Il fallut aller en justice, et ce samedi-là nous manquâmes l'école.
         Je vois encore l'air perplexe du bon M. Trotabas, le juge, se grattant le menton et s'emplissant le nez de tabac pour mieux éclaircir ses idées, tandis qu'à grand renfort d'injures, de serments et d'apostrophes indignées, M. Nazaire et le balayeur essayaient de faire valoir leurs raisons.
              - "Le fumier m'appartient, disait M. Nazaire, puisqu'il est fabriqué par mon âne, avec mes chardons et ma paille."
              - "Il m'appartient à moi, répliquait le balayeur, j'ai droit sur tout ce qui tombe dans la rue."

La question était délicate et M. Trotabas hésitait. Pourtant le sentiment public, je dois le dire, était plutôt favorable au balayeur.
         A la fin M. Trotabas, après une dernière prise, fit faire silence et jugea :
              - "Ecoute, Nazaire, tu n'as pas tort et le balayeur a raison. Il convient donc d'arranger les choses. Agissez en frères, partagez l'objet du litige. Le crottin des jours pairs sera pour toi, Nazaire, et celui des jours impairs pour le balayeur."
         La devise de chez nous est : "Tout ou rien" ; d'un commun et touchant accord, Nazaire et le balayeur refusèrent.
              - "Alors en ce cas, puisque l'arrangement est impossible, je donne gain de cause au balayeur. Seulement, un conseil, ajouta M. Trotabas, qui était le plus conciliant des hommes, raisonne ton âne, Nazaire, décide-le à faire dedans ce qu'il à coutume de faire dehors, les ânes sont parfois moins têtus que certains plaideurs et se rendent à une bonne parole. Si d'ailleurs, l'ânes'obstinait, tu pourrais toujours, Nazaire, lui suspendre un panier sous la queue. Le fumier sera tien, s'il ne touche pas terre."
         Il faut croire que l'âne s'obstina, car, à la suite de ce jugement digne du grand roi Salomon, vingt ans durant - qu'il s'agisse d'ânes ou d'hommes, les habitudes régulières font vivre vieux - vingt ans durant, sous les yeux des balayeurs frustrés et déçus, nous vîmes l'âne de M. Nazaire s'en aller aux champs le matin, avec un panier précisément à l'endroit où les chiens n'ont guère coutume de porter la muselière.